Le marché de la faim

Détruisons aujourd’hui notre pain quotidien. C’est ce que font les grandes chaînes de boulangerie de Vienne, en Autriche. Chaque jour, 20 % à 25 % de ce qui a été sorti du four est mis au rebut. Soit l’équivalent de ce qui est consommé à Graz, la deuxième ville du pays. Une partie de ces déchets est donnée aux cochons, le reste prend le chemin de la décharge ou des incinérateurs d’ordures. Ce n’est qu’un exemple, symbolique, de l’incohérence de la politique alimentaire mondiale. En 2004, l’Organisation des Nations unies a constaté qu’avec ce qu’elle produisait l’agriculture était en mesure de nourrir 12 milliards de personnes. C’est-à-dire le double de la population du globe. Il y a donc, sur notre planète, suffisamment à manger pour tous. Mais la nourriture n’est pas bien répartie.
Autre exemple d’absurdité assassine : le Brésil est l’un des plus puissants pays agricoles du monde. On y produit plus de 100 millions de tonnes de céréales par an. Mais la majeure partie de ces cultures est destinée à la nourriture du cheptel des pays européens. La forêt amazonienne est progressivement rasée (l’équivalent de la surface de la France et du Portugal, depuis 1975) afin d’étendre les champs de soja, dont ne profitera pas une population qui souffre de malnutrition chronique.

Voilà le sujet de cet effrayant documentaire, l’objet du scandale : les ravages de l’agriculture industrialisée, le cynisme des multinationales de l’agroalimentaire. Erwin Wagenhofer, cinéaste et journaliste, a enquêté dans quelques pays, soulevé des problèmes emblématiques. Son film met le doigt sur les conséquences écologiques et sociales désastreuses de l’exploitation intensive des terres. Le Marché de la faim fait état d’un chaos, générateur d’injustices et de pollution. Il dénonce l’emploi dangereux des techniques génétiques et les manipulations politiques. Ce n’est pas tant, comme on a pu le voir ailleurs, le transport des animaux, l’élevage en batterie, l’arnaque aux subventions, la vache folle ou la grippe aviaire qui sont désignés dans ce cri d’alarme sur la malbouffe, mais plutôt la philosophie des extrémistes de la consommation et du libre-échange. Avec cette question annexe : qu’est-ce qu’un marché libre s’il est pratiquement monopolisé par les cinquante plus grands groupes mondiaux ? A la fin du film, l’Autrichien Peter Brabeck, PDG de Nestlé (leader mondial du secteur de l’eau en bouteille), conteste l‘ »avis extrême » des ONG qui souhaitent voir l’eau reconnue comme un droit public (« En tant qu’êtres humains, vous êtes en droit d’avoir de l’eau »), et, sans gêne, défend sa thèse : « L’eau est un aliment, elle devrait donc avoir une valeur marchande… »

Les statistiques tombent, les hommes témoignent, les images parlent, avec éloquence. Voilà un pêcheur de Concarneau (Finistère). Cet artisan n’a pas de sonar sur son bateau, il sait à la minute près, en observant la lumière, quand il faut jeter ses filets. Le film nous montre la différence entre le turbot qu’il vend sur le marché et les poissons drainés par les pêches industrielles, dans les grands fonds. Elle est visible à l’oeil nu, elle se vérifie au toucher. D’un côté la bête frémissante du pêcheur breton, de l’autre ces cadavres aux yeux explosés par la pression dans les nasses géantes. Ces poissons-rats, qui « ne sont pas faits pour être mangés, mais pour être vendus ».

CULTIVATEURS CONDAMNÉS

Nous voilà maintenant en Espagne, à Almería, où 30 000 serres ont été installées sur 35 000 hectares : la métropole de l’élevage de la « tomate de combat », qui pousse dans de la laine de roche enrichie de minéraux et de substances nutritives, pour les supermarchés d’Europe. Cette boule rouge et sans goût est-elle le fruit d’une plante ? Elle fait partie des légumes andalous qui, grands voyageurs, font 3 000 kilomètres en camions pour arriver dans nos assiettes.

Les semences viennent de Roumanie, génétiquement modifiées : elles condamnent le cultivateur de maïs mexicain à devenir un réfugié économique dans son propre pays. Comme le paysan sénégalais, dont les légumes sont un tiers plus chers que les légumes européens installés sur les marchés.

Pour compléter ce film édifiant, Erwin Wagenhofer publie un livre (avec Max Annas) : Le Marché de la faim (Actes Sud, 192 p., 20€). Où l’on s’interroge sur ce que nous avalons, et sur le sens de cette fuite en avant qui tue plus de gens (des pays pauvres) que les guerres. Pas de crabe dans la « chair de crabe », pas de fraises dans le « yaourt aux fraises ». Le poulet qu’on nous fait manger est-il encore un animal ? « Quelque chose ne tourne pas rond sur notre planète. »


Documentaire autrichien d’Erwin Wagenhofer (1 h 36.)

 

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